Lettre ouverte à Jean Goubald

Lettre ouverte à Jean Goubald

Bien cher Jean Goubald,

J’ai beaucoup apprécié tes dernières vidéos dans lesquelles tu réfléchis sur le Congo, le Congo qui n’avance pas, le Congo qui tourne le dos à la Norme, le Congo où la fraude est louangée, le Congo où le fakwa en costume attend que nous l’appelions « Excellence ». Tu résumes très bien la pensée de millions d’entre nous « Je veux appartenir à un Congo fort ».

Ajouté à cela ton talent de musicien, ton verbe rimé et de plus en plus philosophé en lingala facile, voilà de quoi nous rendre fiers, et nous disons à qui veut nous entendre : « celui-là, c’est mon ami depuis le Campus, Jean-Kicker ».
Cependant il y a un point sur lequel je ne vais pas avec toi jusqu’au bout de ta logique. Quand tu dis que la musique pourrit notre peuple. Tu n’as pas un œil approbateur sur le « ndombolo », le « atalakuime ». J’apporte ici ma contribution au très intéressant débat que tu soulèves.

La musique est un langage, comme les langages parlés ou les langages informatiques. Le langage n’est qu’un véhicule, mais le contenu est autre chose. Evitons l’amalgame qui fait dire à certains que le droit est l’école du mensonge parce que certains juristes de renom se sont évertués à condamner le juste en utilisant le texte de loi.

La musique a une fonction culturelle, identitaire. Jean Goubald qui joue des dièses à Don Diegue, ou Lokwa Kanza qui fait la World Music, auront leur public très particulier, des amateurs de musique exotique, mais il ne sera jamais le porte-étendard de musique congolaise comme l’ont été Werrason, Grand Kallé, Nyoka Longo et le Zaïko, Papa Wemba. Nous ne serons jamais ce qu’a été Niarkos, chanteur douteux mais compositeur génial, véritable personnage à l’origine de la sapologie et de tubes comme « Proclamation ». Nous ne serons jamais le « Roi de la forêt », Werrason, ni Koffi Olomide, roi de la provocation mais auteur adulé dans toute l’Afrique. Je ne parle pas encore de Fally Ipupa, Le Karmapa… Quelle ne fut ma surpise quand, débarquant à Abidjan ou à Libreville, le taxi est plein de nos musiques, de nos ndombolo. Il ne faut pas seulement être surpris mais aussi fier.

Que les gens fassent les libanga, ou le atalaku, je ne pense pas que c’est parce qu’ils ne font pas de la musique écrite, ou classique, ou intellectuelle qu’ils sont moins que toi et moi. Pour preuve, voyez comment le libanga est repris par tant de pays en Afrique, à commencer par notre voisin, le Congo Brazzaville qui se fait le miroir musical de ce ndombolo. Eussé-je été ministre de la Culture que j’aurai assigné à nos chercheurs et à nos opérateurs culturels d’amener à sa juste valeur ce ndombolo venu des couloirs sombres de Kinshasa, comme l’Amérique a valorisé le jazz né des esclaves noirs ou de leurs descendants, qui n’avait que faire du code de la musique normalisée des Blancs.

Ceci pour dire, aux amateurs de jazz et de musique intellectuelle que toi et moi avons été et sommes encore, faisons ce que nous savons faire, mais apprenons aussi à regarder d’un autre regard ce que font les autres, moins intellectuel peut-être, mais non moins authentique comme langage de l’émotion.
Se cultiver en étudiant ce que font les autres peuples, oui. S’acculturer au point de dénigrer ce qui vient de chez nous ? Non. Voilà le piège à éviter.

L’école, quand elle n’a pour cursus, que les programmes venus d’ailleurs (Europe, Amérique) est un lieu d’acculturation, qui nous fait rejeter notre culture, la jugeant inférieure, pour ne se valeur qu’à l’aunes de critères venus d’ailleurs.

C’est l’occasion ici, pour moi, d’inviter l’INA (notre Institut National des Arts) à inscrire nos musiques, notre ndombolo, à son programme, et pas seulement la musique classique (européenne) et le jazz.

Serghino ! Gontsho

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