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« Confidences du chauffeur du ministre » chronique de Yoka Lye

Youyous des mamans épatées. Sur les têtes blanchies des papas euphoriques, selon la tradition kinoise, du fufu en poudre aspergé à gogo. Pétards festifs et feux d’artifice dans notre quartier d’en-bas. Kermesse d’enfer dans tous les autres quartiers au rythme des cymbales en casseroles,  et de chants de gloire dédiés aux lauréats auréolés. Allons donc, […]

« Confidences du chauffeur du ministre » chronique de Yoka Lye
Un chauffeur se confie à son client ph. tiers

Youyous des mamans épatées. Sur les têtes blanchies des papas euphoriques, selon la tradition kinoise, du fufu en poudre aspergé à gogo. Pétards festifs et feux d’artifice dans notre quartier d’en-bas. Kermesse d’enfer dans tous les autres quartiers au rythme des cymbales en casseroles,  et de chants de gloire dédiés aux lauréats auréolés. Allons donc, chantons ensemble pour les auréolés du jour : « Oyé !  Alongi na yé ! ».

Chauffeur   de ministre, et donc   quado-d’en-bas,   je   suis à la fois ému et perturbé par tant de tapage bon enfant. Emu parce que mon fils,    et mon neveu qui a débarqué du village en catastrophe, tous ont réussi de justesse. 50 pour 100.    Mais qu’importe, la ligne d’arrivée est franchie… Emu je suis jusqu’aux larmes en partageant l’intensité de la joie des parents, pour la plupart « débrouillards-chercheurs », comme disent les Kinois, mais parents    libérés d’une épreuve de force et d’un poids fatal.

Emu et perturbé. Perturbé par rapport à l’avenir des lauréats. Autant de lauréats, peut-être    autant de promesses incertaines.  La gueule de bois de l’après-fête. Les chemins tortueux des inscriptions universitaires ou des demandes aléatoires d’emplois précaires. Perturbé, oui, surtout pour les milliers d’élèves « recalés » à ces épreuves fatales des « exétats », et sans espoir d’une seconde chance, d’une seconde session. Et donc portés bientôt    à renforcer les colonnes délinquantes des « kulunas », ou celles des rebelles ADF, ou au mieux, celles des« cambistes-bongolateurs » et des « ambianceuses-londonniennes »,  au bord du trottoir.

Mais à quoi ça sert   de pleurnicher sur la vie d’ici-bas, sur l’avenir de là-haut ;  sur la vie qui ressemble à   un fleuve têtu, si têtu qu’il ne suit  que sa propre logique : envol à sens unique, sans espoir   de  retour ni de rémission. Oui, à quoi ça sert de pleurnicher en pleine fête ! Alors,   chantons,   exaltons l’espérance : « Oyé ! Alongi na yé »…

… Alors pour me consoler, j’envoie un message    à mon patron le ministre   d’Etat en charge des Questions Statistiques et Tactiques, pour annoncer le succès des enfants.   Mon ministre   répond aussitôt, avec un enthousiasme   surprenant et débordant, sans doute parce que la providence lui a également souri, et a souri à la ribambelle des neveux et cousins « sang-pour-sang » venus de loin, du patelin, pour passer ici les épreuves des examens d’Etat ; et conquérir ainsi Kin-la-Belle…   Mon ministre insiste    pour   que je prenne part à sa fête, en sa résidence ; moi le chauffeur accompagné de ma femme et de mes enfants lauréats.

… J’apprendrai plus tard, en pénétrant dans la cohue et dans l’ambiance enflammées de la résidence, que   « mama-ministre » en personne, l’épouse en personne de notre patron en personne,  venait elle aussi de réussir de justesse aux … examens  d’Etat. Comme … autodidacte en sciences statistiques et tactiques… Alongi na yé !

Yoka Lye Mudaba, Ecrivain