jeudi, avril 9
Tous derrière les FARDC

Expo « Élima No Body »: le duo Mukenge Schellhammer, l’art transcende l’auteur

Au Musée d’Art Contemporain et Multimédia de Kinshasa, l’exposition Elima Nobody se tient jusqu’au 1er mai 2026. Derrière ce projet, le duo Christ Mukenge et Lydia Schellhammer poursuit une collaboration, entamée depuis 2012, qui progressivement, s’est affirmée comme une pratique artistique, à part entière.
« Élima, No Body », à travers cette exposition, les deux interrogent non seulement leur processus de création, mais aussi des notions plus larges liées à l’identité, au langage et à la place de l’auteur dans l’art contemporain.

congolais telema / patrie

Dans un entretien exclusif accordé à arts.cd, ils expliquent que l’idée du projet est née d’un constat lié à leur propre évolution.
« Après plusieurs années de travail en commun, notre esthétique avait évolué au point qu’il devenait difficile de distinguer qui avait travaillé sur quelle partie ». Ce basculement marque un tournant : leur collaboration ne relève plus d’un simple travail à deux, mais d’une logique où « une esthétique va au-delà de nos deux styles individuels ».

Deux dans un corps !

Ce positionnement s’est construit dans le temps, entre Kinshasa et l’Europe, et s’appuie sur un mode de création particulier. « Le processus ne commence pas devant la toile. Il commence dans nos discussions, notre vécu, notre quotidien », précisent-ils.

Leur travail repose sur un dialogue constant, où les idées circulent avant même d’être matérialisées. Les interventions se superposent, les gestes se répondent, jusqu’à rendre toute distinction presque impossible. Même en cas de désaccord, « le dialogue permet de créer des points de convergence ».

Le titre Elima Nobody cristallise cette réflexion. « Elima avait un sens positif à l’époque précoloniale, mais aujourd’hui, il a été déformé », rappellent les artistes. L’association avec « Nobody » ouvre une double lecture : « personne » ou « sans corps ». Cette tension rejoint des enjeux plus larges autour de l’évolution des significations et de la manière dont certains concepts africains ont été transformés. Sans chercher à imposer un message, ils préfèrent « proposer des associations d’idées » et laisser le sens se construire dans la réception.

Œuvres, contexte et réalité visuelle

Comme le souligne la curatrice Nadia Ismail dans sa note, l’exposition ne se limite pas à une proposition plastique, mais s’inscrit dans une réflexion plus large sur le langage et ses glissements de sens. En mettant en tension les notions de « Elima » et « Nobody », elle révèle comment des concepts peuvent être transformés par les contextes historiques et culturels, notamment à la suite de la période coloniale. Sa lecture insiste également sur la portée collective du projet, en écho au Partagisme, où l’œuvre échappe à une autorité individuelle pour devenir le produit d’une intelligence partagée. La curation accompagne ainsi une démarche qui ne cherche pas à affirmer une signature, mais à faire émerger une entité autonome, où présence, absence et identité se redéfinissent en permanence.

Dans l’espace d’exposition, cette approche se traduit par des œuvres qui explorent différentes formes de tension. ELIMA (2025) joue sur les rapports entre présence et invisibilité, notamment à travers des éléments numériques. Fighting Demons (2026) développe une dimension plus intérieure, tandis que Bundisa Molimo Mabe (2026) interroge les liens entre mémoire et image. Des pièces comme Skinless, Ekangami ou Homme Hyène (2026) introduisent des figures hybrides, où le corps est fragmenté, transformé ou déplacé. « Ce qui nous intéresse, ce n’est pas d’abord le message, mais l’esthétique », insistent-ils.

Reflet commun de l’âme !

La réception du public constitue également un élément central du projet. Dès le vernissage, les visiteurs se sont approprié l’espace, réagissant directement aux œuvres. « Ce qui nous a le plus marqués, c’est l’interaction du public », confient les artistes. Une dynamique qui prolonge leur pratique, souvent ancrée dans des contextes ouverts, et qui transforme l’exposition en espace d’échange plutôt qu’en simple lieu de contemplation.

Avec Elima Nobody, Mukenge Schellhammer affirme une position située entre ancrage local et ouverture internationale. Cette exposition personnelle du duo est le fruit d’une coopération entre le Musée d’Art Contemporain et Multimédia de Kinshasa et la Kunsthalle Gießen, avec le soutien du Goethe-Institut Kinshasa, soulignant l’importance d’un dialogue entre scènes artistiques locales et internationales.

« C’est une exposition qui nous positionne dans la scène locale et internationale », expliquent-ils. Le projet connaîtra une suite en Allemagne, avec de nouvelles œuvres et une recherche approfondie. Une continuité qui laisse entrevoir une évolution possible de leur démarche, sans pour autant revenir à une pratique individuelle : pour l’instant, reconnaissent-ils, cette question « n’a pas encore été envisagée ».

✍️ Gabriella MALENGO