vendredi, mai 22
Tous derrière les FARDC

Critique : Rapport diagnostic de la pièce « Le Poète »

La Clinique Littéraire de Kinshasa a reçu, à son activité « Diagnostic », du 09 Mai 2026, le Patient identifié sous le titre « Le Poète » de Tata N’Longi Biatitudes, une pièce de théâtre sortie aux Éditions NZOI.

I. Résumé

« Le Poète » est présenté par son auteur comme étant une pièce de théâtre.
Il met en scène trois personnages : Le Poète, la jeune fille et le Garde. La jeune fille est en quête d’une précision : elle veut que le Poète lui confirme s’il est son père ou pas. Mais au fond d’elle, avec les révélations de sa défunte mère, elle sait que la réponse est positive. Le Poète, lui, semble réfuter toute évidence. Est-ce de l’orgueil ou juste un réel oubli ?
Le livre est fait de cette conversation entre un « potentiel » père et sa « potentielle fille ».
Le Garde, juste à coté, écoute toute la conversation et interpelle de temps en temps la fille sur le danger qu’il y a de faire confiance à ce prisonnier réputé être élément des groupes armées qui sèment la terreur à Beni. Le Poète est-il réellement le père de la jeune fille ?
La jeune fille trouvera-t-elle enfin, en cet homme qui se qualifie lui-même « Le Poète », le père qu’elle recherche ?
Et le Garde réussira-t-il finalement à convaincre la fille à ne pas fonder le moindre espoir sur les propos de ce criminel ? Réussira-t-il finalement à attirer l’attention de ce Poète qui, depuis le début fait fi de sa présence ?

Tout pour la Patrie !

III. Failles de l’éditeur

Le livre est extrêmement mal découpé : une négligence qui ne met pas en valeur le travail qu’il contient.
L’éditeur confond malheureusement les notions de didascalie initiale et didascalie de mouvement et/ou des personnages. Dans les didascalies internes, l’éditeur place les indications directement collées au texte (répliques des personnages), alors qu’il aurait dû les séparer pour éviter toute confusion.

P.5 : « Encore heureux qu’on ne nous prive ni d’alcool ni de sexe dans ce cachot puant. Par ailleurs… Il prend une pause d’emphase… »

Il va de soi que dans ce genre de cas, l’utilisation des parenthèses aurait été la bienvenue. La traduction subit un coup. L’éditeur n’a choisi de traduire qu’une série de phrases (P.6) au détriment des autres. Nous avons eu du mal à comprendre cette logique. La mauvaise utilisation des mots valises.

P.9 : « Bêtes-immondes »

À quoi sert le trait d’union entre ces deux mots ? Pour rappel, dans les mots valises, le trait d’union sert de lien graphique pour faire de deux mots, un seul, dans le sens.

Exemple : Une voiture-soleil.

Et l’une des règles fondamentales dans ce genre d’utilisation est que les deux mots doivent avoir la même nature (soit deux noms, soit deux adjectifs, jamais un nom et un adjectif). L’éditeur a failli tuer cette œuvre.

IV. Procédés de narration

  1. Une brutalité douce

P.5 : « Laisse-moi boire. Je m’enivre tranquillement ! Je l’ai bien mérité non ? Pour service rendu, n’est-ce pas ? »

L’auteur n’attend pas. Il ne réfléchit pas à planter le traditionnel décor d’entame. Il tient le lecteur par la main et l’introduit directement dans le vif de la dramaturgie. Le lecteur n’a pas le temps de s’asseoir. Le voilà qui court déjà à travers les lignes-routes de l’ouvrage. L’entrée est bellement sauvage. Elle est une réussite.

  1. Un risque évident que de surfer sur la vague de la contradiction

Ce livre est un creuset de contradictions. Une volonté maniaque de pousser à la réflexion. Il faut une certaine dose de culture pour bien le percer. Il faut, somme toute, creuser pour découvrir le fond de ce creuset. Contradictions dans les faits

Exemple 1 :
P.11 : le Poète dit : « je tuais ».
P.24 : le même poète dit : « je ne dis jamais je tuais ».

Exemple 2 :
P.13 : le Poète dit : « On n’est jamais poète que pour son propre compte. »
P.15 : « J’ai bourlingué partout… sur commande des gens. »

Contradictions dans la psychologie des personnages
Le Poète sait que c’est sa fille. Il trouve un malin plaisir à la faire languir comme s’il tenait à tuer de ses propres mains les espoirs de la jeune fille. La fille sait que le Poète est son père. Elle est convaincue. En vrai, cette visite est une formalité. Pourtant, quelques fois, on la sent réellement perdue. Ces contradictions font que le livre retrouve une sorte d’équilibre. N’est-ce pas contradictoire ? N’est-ce pas simplement une belle contradiction ? Et pourtant…

Surfer sur les flots des contradictions nécessite une très grande agilité. L’auteur n’en a pas toujours fait montre.La loi de la majuscule a condamné son hôte.

P.9 : « Je suis donc un poète, je suis le Poète ET je suis le poète de l’horreur. Le poète de la mort. Le poète cannibale. »

Au lecteur peu avisé, la nuance paraîtra anodine voire invisible. Mais la majuscule ou la minuscule appliquée à la lettre P dans cet ouvrage a tout son sens. Et si le P majuscule s’applique à celui qui place la mort au sommet des muses, il va de soi que le « et » placé après le Poète vide celui-ci de tout son sens.

À sa place, l’auteur ou l’éditeur aurait dû placer « : » pour montrer que « poète de l’horreur », « poète de la mort » ou « poète cannibale » font partie de Poète (écrit avec le P majuscule), alors que le « et » signifie une énumération qui sort « poète de l’horreur », « poète de la mort » ou « poète cannibale » du plus grand ensemble qu’est Poète. Entre soir, nuit et journée ; l’auteur est resté sur une seule scène décrivant mal le moment.

Exemple 3 :
P.35-37 : « Un soir, il faisait beau, le ciel laissait compter ses étoiles… J’ai vomi toute la journée… Cette nuit-là, ta mère a été retrouvée. »

  1. Un brin de poésie

De poésie, cet ouvrage n’est pas dépourvu.

P.37 : « Ce jour-là, j’ai vomi, j’ai vomi, tout le contenu de mon ventre vide. J’ai vomi mon sang. J’ai vomi ma bile. J’ai vomi ma rage, j’ai vomi ma haine. J’ai vomi toute la journée… »

P.38 : « Je sais la pluie, cette nuit-là. Une nuit froide, glaciale même. Une pluie chaude. Peut-être que cette nuit-là, j’ai connu l’amour. »

La plus belle des poésies se trouve à la page 14 :

« Savoir ! Tu sauras ! Sache-moi d’abord ! »

  1. Une pincée de philosophie

Pour ceux qui ont lu cette pièce de théâtre, il n’y a que 3 personnages : le diagnostic de la Clinique Littéraire de Kinshasa en a révélé 4. Tout est question de philosophie justement. Que représente donc chacun des personnages de ce livre ? Tel est l’aspect philosophique de ce petit grand livre.

Le Poète, il représente l’Homme, l’Humain.
La fille, elle représente la réalité.
Le Garde, il représente la voix de la conscience, le sens du jugement.

En tant qu’Homme, le Poète se caractérise par son orgueil, sa prétention et ses contradictions. C’est ici que les nombreuses contradictions contenues dans le livre prennent leur sens. Le Poète est un homme, alors il ment, il fait preuve de prétention et d’orgueil. Normal donc qu’il y ait, dans ses propos, des sens et des contre-sens.

La fille finit par rattraper son père. Ou alors le père finit par se faire rattraper par la fille. Telle est la réalité chez l’espèce humaine : la réalité finit toujours par nous rattraper, dit-on. Et autant l’homme fuit la réalité, autant le Poète fuit cette jeune fille.

Quant au Garde, sa voix dans le livre tente de raisonner la fille, mais aussi d’attirer l’attention du lecteur sur la possibilité que le Poète n’est pas celui qu’il prétend être. Seule la fille l’entend, parce que le Poète, justement, n’écoute pas la voix d’une prétendue conscience. La preuve qu’il ne veut pas l’écouter se trouve à la page 32 :

« Le Poète, se tournant enfin vers le gardien et le bousculant brutalement. »

L’on pourrait alors se demander pourquoi, à la page 53 (fin du livre), le Poète fait tout de même appel au gardien. La réponse est tout aussi simple : c’est qu’en ce moment-là, il se réfugie finalement dans sa conscience et se découvre en tant qu’homme dans ses faiblesses. C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne dit pas « Garde » mais il dit « Gardien ». Car la conscience est justement pour l’homme le gardien des actes à poser ou des propos à tenir.

Le quatrième personnage

Mais alors, quel est donc ce fameux 4e personnage découvert par la Clinique et qui prend tout son sens dans l’élan philosophique du livre ? Le Poète est l’Humain, la fille la réalité et le Garde la voix de la conscience. En fait, ce livre peint tout simplement l’existence. Et l’existence, elle nous regarde, elle nous observe avec yeux vitreux remplis d’expérience, son sourire presque narquois qui se moque de nos prétentions et sa peau qui flotte sur les eaux, rappelant qu’elle est là, bien avant nous…

Cette existence, c’est la vieille dame sur la couverture, le 4e personnage.

Pour la Clinique Littéraire de Kinshasa
Son Directeur