Kinshasa · lundi 31 août
SLAM / HUMOUR

Le REG'ARTS| ANGE BOUEYA : Quand l’imitation d’un procureur devient une aventure artistique

Le REG'ARTS| ANGE BOUEYA : Quand l’imitation d’un procureur devient une aventure artistique
ANGE BOUEYA le procureur pH. Tiers

En imitant le procureur André Ngakala de la République du Congo, Ange Boueya aurait pu n’être que le phénomène d’un challenge sur les réseaux sociaux. Mais derrière « Monsieur le Procureur » s’est construit un véritable univers : un humour qui caricature sans dénigrer, sensibilise sans donner de leçons et ouvre aujourd’hui la voie à de nouveaux projets artistiques.

Tout commence par un challenge sur les réseaux sociaux. Ange Boueya s’empare alors des codes, de la posture et de la manière de s’exprimer du procureur André Ngakala Oko pour créer « Monsieur le Procureur ». L’imitation fait rire, le personnage s’installe et l’histoire prend une tournure inattendue : loin de rejeter la caricature, le véritable procureur l’apprécie, reçoit le jeune humoriste et l’encourage. Depuis, Ange Boueya a fait grandir son personnage bien au-delà de TikTok. Étudiant à l’École nationale d’administration et de magistrature, option greffier en chef, il se forme parallèlement aux nouveaux métiers des médias et développe Le Parquet du rire ainsi que Seka na ngaï Tour. Derrière la robe de « Monsieur le Procureur » apparaît ainsi le parcours d’un jeune artiste qui veut faire rire, sensibiliser, se professionnaliser et, à son tour, ouvrir des portes à d’autres talents.

Avant « Monsieur le Procureur », il y avait Ange

Arts.cd · SLAM / HUMOUR

Avant « Monsieur le Procureur », il y avait Ange

Avant le costume, les mimiques et les expressions qui ont fait sa popularité sur les réseaux sociaux, il y a Ange Boueya.

Un jeune Congolais qui se définit comme passionné d’humour, de création et de communication. Son terrain d’observation ? La société, les comportements, les contradictions et ces petites situations du quotidien qui, sous le regard d’un humoriste, peuvent soudain devenir matière à rire.

Son apprentissage s’est beaucoup fait par la pratique : observer les réactions du public, essayer, se tromper parfois, recommencer et améliorer son travail.

Aujourd’hui, Ange se définit comme humoriste et créateur de contenus. Mais derrière le rire, il revendique déjà une intention plus large :

« Le rire est mon moyen d’expression, mais je veux aussi que mes contenus parlent de notre société et de notre quotidien. »

Un challenge qui donne naissance à un personnage

« Monsieur le Procureur » naît dans le sillage d’un challenge diffusé sur les réseaux sociaux autour des interventions publiques du procureur André Ngakala Oko.

Chez le magistrat, Ange observe une matière particulièrement intéressante pour l’imitateur : le sérieux, la posture, le vocabulaire et une manière très personnelle de s’exprimer.

Au départ, il s’agit simplement de relever un défi humoristique.

Mais le public accroche.

Ange comprend rapidement qu’il peut aller plus loin que la simple reproduction de quelques gestes ou expressions.

« Je ne voulais plus seulement faire une imitation ponctuelle. Je voulais créer un personnage avec sa propre identité, son propre univers et une manière particulière de parler aux Congolais. » « Monsieur le Procureur » était né.

« On peut rire d’une fonction sans dénigrer la personne »

Imiter une personnalité publique est une chose. Caricaturer une autorité judiciaire en est une autre.

Ange reconnaît avoir ressenti une certaine appréhension au moment de donner vie à son personnage.

Il sait qu’une caricature peut être mal comprise. Mais il affirme également avoir posé très tôt une limite à son propre travail :

« On peut rire d’une fonction sans dénigrer la personne. »

Pour lui, la liberté de l’humoriste ne peut être séparée de sa responsabilité. La caricature ne doit pas devenir une attaque personnelle.

Cette réflexion prend une dimension particulière lorsqu’il ajoute que l’humour peut parfois permettre aux citoyens de regarder certaines institutions sous un autre angle.

Et l’histoire de « Monsieur le Procureur » allait justement lui en fournir une démonstration inattendue.

 

Le jour où le véritable procureur rencontre son imitateur

C’est probablement le tournant le plus surprenant de l’aventure.

Le Procureur André Ngakala Oko découvre celui qui le caricature.

Et il apprécie. Lorsque Ange apprend que le procureur souhaite le recevoir, la joie se mêle à la pression.

« Je me suis dit : cette fois, ce n’est plus le public qui regarde Monsieur le Procureur. C’est le véritable procureur que j’imite qui va être devant moi. »

 

La rencontre a lieu.

Ange découvre alors une autre facette de l’homme qu’il connaissait jusque-là essentiellement à travers sa fonction et ses interventions publiques.

 

Le magistrat ne considère pas son travail comme une attaque. Il comprend la démarche artistique et encourage le jeune humoriste.

Pour Ange, cette réaction représente une véritable reconnaissance.

« Quand une personne que vous caricaturez vous-même vous encourage, vous devez faire en sorte que votre travail reste digne de cette confiance. »

Le rire vient alors de créer un pont inattendu entre deux univers : celui de l’autorité et celui de la caricature.

 

Quand « Monsieur le Procureur » commence à éduquer

Au fil des vidéos, le personnage évolue. Il ne s’agit plus seulement d’imiter. « Monsieur le Procureur » commence à observer les comportements, à interpeller, à conseiller et parfois à « juger » humoristiquement certains travers de la société.

 

Ange comprend progressivement qu’il peut utiliser le rire pour parler d’incivilités, de responsabilités ou de petites dérives du quotidien sans prendre le ton d’un donneur de leçons.

« Le rire permet parfois de faire passer un message que les gens auraient refusé d’écouter autrement. »

 

Il assume désormais cette dimension de son travail : « Aujourd’hui, je considère l’humour comme un véritable outil d’éducation citoyenne. »

Une évolution qui donne au personnage une profondeur que son créateur n’avait pas nécessairement imaginée lors de ses premières vidéos.

 

Quand l’humoriste étudie lui-même la justice

L'histoire réserve une autre surprise. Celui qui incarne un procureur sur les réseaux sociaux est parallèlement étudiant à l’École nationale d’administration et de magistrature, option greffier en chef.

Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, cette orientation ne serait pas née du personnage.

 

Ange explique que son intérêt pour les études liées à l’administration et à la justice lui est antérieur.

Aujourd’hui, les deux univers cohabitent.

D’un côté, le droit, les procédures, l’administration et la justice.

De l’autre, la scène, les réseaux sociaux et le rire.

« Pour moi, ces deux dimensions ne sont pas contradictoires. »

 

Ses études, dit-il, nourrissent sa compréhension des institutions et de la société ; l’humour lui permet d’observer cette même société avec davantage de recul.

Et Ange refuse de choisir :

« Je veux réussir à construire les deux de manière sérieuse. »

 

Moscou : se former pour ne pas être seulement viral

Ange Boueya appartient aussi à une génération d’artistes dont le métier ne s’arrête plus à la scène.

Créateur de contenus, influenceur et humoriste, il revient d’un séjour professionnel privé à Moscou où il a renforcé ses compétences autour des médias, du storytelling, de la gestion des pages et de la compréhension du buzz. Pour lui, publier une vidéo ne suffit plus.

Il faut connaître son audience, savoir raconter une histoire, maîtriser son image et comprendre les mécanismes de diffusion des contenus.

Mais une phrase résume surtout sa démarche : « L’artiste qui arrête d’apprendre finit par se répéter. »

Ange ne veut donc pas simplement profiter d'une popularité immédiate. Il veut durer.

 

Du personnage au « Parquet du rire »

L’étape suivante consiste logiquement à faire sortir « Monsieur le Procureur » de l’écran.

Avec Le Parquet du rire, Ange veut donner une dimension scénique à l’univers construit sur les réseaux sociaux.

 

Une nouvelle édition est prévue en octobre 2026.

Mais son ambition dépasse, dit-il, l’idée de simplement réunir un public pour quelques heures de divertissement. Il souhaite installer un rendez-vous doté d’une véritable identité et d’une exigence artistique.

 

À terme, son rêve est de voir Le Parquet du rire trouver sa place dans le paysage humoristique congolais, puis pourquoi pas au-delà des frontières.

 

« Seka na ngaï Tour » : après avoir été découvert, découvrir les autres

Une autre évolution est peut-être encore plus révélatrice du chemin parcouru.

Avec Seka na ngai Tour, Ange Boueya souhaite désormais contribuer à la découverte de nouveaux talents.

 

Le projet associe téléréalité, auditions, compétition et formation.

L'humoriste connaît lui-même cette période où l’on cherche son public et où l’on attend qu’une personne accepte de croire en son talent.

Les réseaux sociaux lui ont offert une formidable caisse de résonance. Mais il sait que tous les jeunes artistes ne disposent pas des mêmes opportunités.

D’où cette ambition :

« Je veux que Seka na ngai Tour puisse être une passerelle entre le talent et l’opportunité. »

Les candidats ne devraient donc pas seulement venir concourir. Ange souhaite qu’ils repartent avec des apprentissages, une meilleure connaissance de leur potentiel et des outils pour travailler leur présence, leur communication et leur manière de présenter leur talent.

 

Car, rappelle-t-il : « Un talent qui n’est jamais exposé peut rester invisible. »

 

Enlever la robe pour retrouver Ange Boueya

Finalement, qui reste-t-il lorsqu’on retire la robe de « Monsieur le Procureur » ?

La réponse d’Ange est probablement celle qui permet le mieux de comprendre l’ensemble de son parcours.

 

« Je ne veux pas être résumé uniquement à un personnage viral. »

Derrière « Monsieur le Procureur », il souhaite que le public voie un jeune homme qui travaille, apprend, crée, prend des risques et cherche à construire quelque chose de durable.

Il veut poursuivre ses études.

Développer son travail artistique.

 Créer.

Et, lorsqu’il en aura les moyens, ouvrir des portes à d’autres.

Le Regard du Reg’Arts

L’histoire d’Ange Boueya aurait pu rester celle d’une imitation réussie sur TikTok. Elle raconte finalement autre chose.

 

Elle raconte ce qui peut arriver lorsque la caricature ne cherche pas à humilier, lorsque l’artiste comprend la responsabilité qui accompagne son rire et, surtout, lorsque celui qui détient l’autorité accepte de regarder avec distance l’image que l’humoriste lui renvoie.

 

Entre Ange Boueya et André Ngakala Oko, le rire n’a pas créé un affrontement. Il a ouvert un dialogue.

Et peut-être est-ce là l’un des enseignements les plus intéressants de cette rencontre : accepter d’être caricaturé peut aussi être une manière de reconnaître la place de l’artiste dans la société.

 

Et si vous étiez… Une loi à créer ?

« Une loi qui obligerait davantage à donner une chance aux jeunes talents. »

Ange rêve notamment d’une véritable politique de détection, d’accompagnement et de professionnalisation des talents culturels.

 

Un comportement à condamner avec humour ? « L’hypocrisie ! »

Un comportement qui, selon lui, mériterait de nombreux « dossiers » dans le tribunal de « Monsieur le Procureur ».

 

Une raison de rire au Congo aujourd’hui ?

Les Congolais eux-mêmes, répond-il : leurs manières de parler, leurs habitudes, les relations familiales et les petits problèmes du quotidien.

Mais avec une nuance qui résume assez bien sa conception du métier :

« Il faut apprendre à rire de certaines situations sans forcément rire des personnes. »

 

Un dernier mot au procureur

Au moment de terminer l’entretien, Le Reg’Arts lui pose une dernière question :

Si André Ngakala Oko était devant vous aujourd’hui, que souhaiteriez-vous lui dire ?

Ange ne cherche pas longtemps.

« Je lui dirais simplement : merci. Merci d’avoir accepté de voir l’artiste derrière la caricature. »

 

Merci, poursuit-il, de ne pas avoir considéré son personnage comme une offense et d’avoir compris qu’un jeune humoriste pouvait utiliser une figure d’autorité pour créer quelque chose qui fasse rire tout en transmettant des messages.

 

Puis vient cette dernière phrase :

« Je ne sais pas jusqu’où “Monsieur le Procureur” ira, mais je sais une chose : cette histoire a commencé par une imitation et elle est devenue une véritable aventure artistique. »

 

Lauryathe Bikouta
*Le Reg’Arts — Chroniques du rire & des cultures

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