
Doyen du théâtre congolais et formateur à l’Institut national des Arts (INA) de Kinshasa, Maître Mwambayi Kalengayi est à l’origine de la « psychothérapie théâtrale », une approche qui utilise le théâtre comme moyen de libération intérieure, en valorisant les langues et cultures africaines. Se confiant au média Arts.cd, le doyen n’a pas tari de mots pour expliquer le contexte ainsi que la connotation de ce qu’il entreprend depuis un certain temps.
C’est un cadre d’accueil sous une paillotte de forme circulaire, couverte de paille. C’est là, dans la cour de sa résidence à N’Djili (quartier 12, arrêt Béthanie), que les travaux du « plus petit théâtre du monde », selon ses termes, sont en phase de finition.
Un espace circulaire d’environ 3 mètres de diamètre peut-il vraisemblablement abriter un théâtre ?

MM: « Nous sommes souvent fixés sur le théâtre avec verbe. Et si le théâtre est sans verbe, il va plus près de l’intérieur de chaque homme. Après un travail dur, comme celui d’une femme maraîchère, d’un vendeur quelconque ou d’un transporteur, l’homme peut trouver une trentaine de minutes pour rentrer en lui-même et chasser l’angoisse journalière, pour l’expédier au loin. Et pour cela, il faut aller à la source.
C’est pourquoi le théâtre que je construis présentement est le plus petit théâtre du monde. Le monde, en effet, a des espaces, mais nous pouvons appeler ce théâtre, comme Peter Brook, “l’espace vide”.
Sous le fouet de l’angoisse journalière, l’homme semble abandonné, il végète dans un grand espace vide. “D’où me viendra le secours ?”, s’interroge-t-il dans un contexte où il a besoin d’une main disposée à lui venir en aide. Aussi se dit-il intérieurement : est-ce dans la religion avec mon pasteur ? Est-ce dans un parti politique avec un cofondateur ? Est-ce dans une entreprise avec un PDG ? Est-ce dans un marché avec un grand étal ?
En somme, chacun est en train de végéter. Nous traversons un ouragan ; on dirait qu’un vent violent souffle sur la terre. Mais il faut savoir trouver une thérapie. Et je pense que le théâtre que je produis en cet endroit est une sorte de thérapie. C’est pourquoi je l’appelle la psychothérapie théâtrale. Le vœu est que tout ce que nous créons puisse être entendu, afin d’être adressé directement au peuple africain dans l’une de ses quatre langues nationales. »
Existe t-il une stratégie de marketing à la hauteur des enjeux ?
M.M : « Avant le marketing, il faut envisager une rééducation. Les enfants que nous formons à l’Institut national des Arts (INA) obéissent à la contemporanéité (donc au théâtre contemporain, avec le français comme langue dominante). Par contre, le théâtre que je pratique ici, sur ce Rocher du silence, est un théâtre entièrement africain.
Il faut que les langues soient réapprises à l’enfant qui fait du théâtre. S’il est capable de mieux s’exprimer en français, il doit aussi être capable de s’exprimer dans l’une de nos langues africaines : kikongo, lingala, swahili, tshiluba…
Il faut que l’on sente qu’il possède la totalité de ses moyens d’expression. Faute de quoi, il reste superficiel lorsqu’il s’exprime dans une langue d’emprunt. Là, c’est comme s’il ne s’adressait qu’à ceux qui connaissent cette langue.
Nous avons des millions de personnes ici qui ne connaissent pas le français. Si le théâtre doit leur être utile, il convient dès lors de réapprendre à l’enfant qui termine à l’INA comment s’approprier le langage théâtral à partir de nos langues coutumières. »
Face aux contraintes existentielles quotidiennes et au poids de la culture extérieure dominante, le théâtre peut rendre la tranquillité individuelle en péril ?
M.M : « Tout dépend de celui qui pratique ce genre de théâtre. C’est la nouvelle école que j’appelle la psychothérapie théâtrale. En fait, nous n’agissons pas sur la superficialité, le dehors ; nous voulons atteindre l’intérieur de l’homme pour qui nous faisons le théâtre.
Donc, il y aura une forme d’acculturation pour quiconque regardera de l’extérieur et dira, non sans dédain : “biloko na bango wana bazali kosala lokola maboke…” (comprendre : ces choses qu’ils font ressemblent à un théâtre de chez nous).
Si nous pensons que l’homme que nous voulons atteindre s’exprime en tshiluba, par exemple, nous ne pourrons pas atteindre son moi intérieur en français. Mais si vous utilisez la langue qu’il maîtrise et à laquelle il s’identifie, vous verrez qu’il réagira, parce qu’il se dira : ça, c’est proche de moi… ça, c’est moi. »
Alors, Maître, à quand l’inauguration ?

M.M : « La presse sera avisée pour annoncer, à travers ses écrits, l’inauguration du plus petit théâtre du monde, à savoir le Rocher du silence.Il faut que je fasse découvrir cela aux autorités politiques du pays : le ministère de la Culture, la Primature, la Présidence. Il faut que les gens sachent que Me Mwambayi travaille sur un projet gigantesque. Si ce projet est bien accueilli par les jeunes que nous formons actuellement à l’INA, il deviendra une expression complètement congolaise : la psychothérapie théâtrale, dans les langues bantoues, dans l’espace africain et même dans l’espace universel, puisqu’il s’agit d’un projet sans frontières. »
George PG

