jeudi, juillet 18
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Tous derrière les FARDC

«Au Palais du peuple, nous n’avons rien vu d’Une Saison au Congo d’Aimé Césaire(…) » (Balufu)

Le Président Tshisekedi a fait son allocution d’ouverture des activités culturelles de l’année de la présidence de la RDC à l’Union Africaine (UA).

Ensuite, lors de ce lancement, le Président de mon pays, la RDC, a été entraîné dans une drôle d’aventure théâtrale avec ce qui était annoncé comme LE moment de la soirée, l’événement de l’année: la présentation de la pièce Une Saison Au Congo d’Aimé Césaire.

Mais, hier au Palais du Peuple de Kinshasa, en présence du Président Tshisekedi, nous n’avons pas vu Une Saison Au Congo d’Aimé Césaire. Nous avons vu une « autre saison au Congo », comme un acte de plus du révisionniste qui sévit sur le sort de Patrice Lumumba, contre sa véritable histoire.

Nous avons assisté à une réécriture désossée d’une des plus belles oeuvres de théâtre, ainsi réduite à la vision congolaise d’un bar à bières et des belles dames.

Nous n’avons rien vu d’Une Saison au Congo d’Aimé Césaire. Bien sûr il eut les bons mots de Yoka Lye, en « ponctuateur » fantastique. Il eut quelconques éclairs de promesse d’une mise en scène, des bons comédiens, certes, et quelques belles rondeurs « enpagnées », mais il reste un grand sentiment de vide ou désorientation vers le vide.

L’esthétique du vide ou le théâtre du vide?

Ce Lumumba n’est pas celui d’Aimé Césaire. Comme dirait Suzanne Houyoux « Quand Lumumba parle, Césaire écrit ». Ni l’un ni l’autre n’était au rendez-vous hier sur la scène du théâtre du Palais du Peuple de Kinshasa. Alors s’ils y étaient, ils devaient y être transfigurés et terriblement fatigués d’être si absent de cet extrait insipide des quelques scènes vidées de toute substance qui fait la force de la poésie théâtrale de Césaire, et de la puissance de la parole imagée de Lumumba et de la tragédie du Congo de 1960.

Une « autre saison au Congo » à la sauce concoctée précipitamment pour plaire au Président. Une pièce majeure expurgée de ses scènes majeures, de ses autres grands personnages.

Pourquoi?

Pourquoi cette « précipitation inconsidérée » à monter un « monument du théâtre contemporain », qui raconte une des pièces dramatiques de la tragédie des indépendances africaines, et son chaos du Congo, en si peu de temps? 21 jours!

Il reste un bar, des bières, des femmes, et un Patrice Lumumba qui n’est pas Patrice Lumumba même dans la fiction d’un théâtre congolais.

De quoi nous conte Césaire?

« L’Afrique au temps de vertige des indépendances reconquises. Et d’un seul coup, tous les problèmes: révoltes, putschs, coups d’état. chocs des civilisations, intrigues des politiciens, manoeuvres des grandes puissances. Tout cela donnant libre cours dans le champ clos du sous-développement.

De temps en temps, une grande et haute figure. Au Congo, celle de Patrice Lumumba. Homme politique. Sans doute, le seul du Congo et le plus grand de « Afrique. C’est qu’il y a en lui du voyant et du poète. Homme d’imagination, toujours au-delà de la situation présente. et par là-même homme de toi, il est aussi homme d’Afrique, le muntu à la fois homme qui participe à la force vitale (le ngoIo) et homme du verbe (le nommo).

Aux prises avec les difficultés du monde moderne, le froid monde de la logique et des intérêts. il accomplit, en toute lucidité, son destin de victime et de héros. Vaincu, mais aussi vainqueur. Se brisant contre les barreaux de la cage, mais aussi, y faisant brèche.

A travers cet homme. homme que sa nature même semble désigner pour le mythe, toute l’histoire d’un continent et d’une humanité se joue de manière exemplaire et symbolique.
N’était-ce pas suffisant pour que l’on tentât d’évoquer ceHe prestigieuse carrière? »

Parole d’Aimé Césaire, dans le dossier de présentation de sa pièce au Théâtre de la Colline, Paris, en septembre 1989, mise en scène par mon ami, le maître ès Théâtre Mehmet Ulusoy (1942-2005) .

Depuis sa création en 1967, Une Saison au Congo, d’Aimé Césaire, a fait rêver des dramaturges et metteurs en scène à travers le monde. Elle a triomphé à Londres, Paris, New York, Ouagadougou, Jo’burg, Dakar, Abidjan, Nairobi, Luanda, Dar es Salam, Le Caire, etc… Et pourquoi vient-elle s’échouer à Kinshasa? Comment peut-on, à Kinshasa, simplifier et vider de sa substance essentielle une telle oeuvre, et oser la présenter au Chef de l’Etat?

Est-ce la fable du borgne qui décrit les couleurs aux aveugles?

Il serait probablement certain que dans la grande salle de théâtre du Palais du Peuple de Kinshasa, peut-être plus de 80% de gens n’avaient jamais entendu parler ni d’Aimé Césaire ni d’Une Saison au Congo.

Q’importe!

Hier au Palais du Peuple de Kinshasa, en présence du Président Tshisekedi, nous n’avons pas vu Une Saison Au Congo d’Aimé Césaire. Nous avons vu une « autre saison au Congo », comme un acte nocif de réécriture de la véritable représentation de Patrice Lumumba dans l’imaginaire, contre sa véritable histoire, et de mauvaise adaptation théâtralisée d’une oeuvre importante d’Aimé Césaire.

Ensemble avec nous, et bien d’autres initiés, les deux fils Lumumba, Roland et François, en sont sortis assassinés. Quelle immense tristesse! Quel gâchis!

Balufu Bakupa-Kanyinda, cinéaste

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