
L’auteur n’aura pas eu le moindre répit dès qu’il a, avec son éditeur, posé le pied à Kin-la-belle. Et non, il ne s’agit pas de Guillaume Apollinaire, même si l’écrivain lui emprunte un vers tiré du recueil Alcools pour baptiser le sien : Le fleuve est pareil à ma peine. De passage dans la capitale, le Centre Mikanda a saisi l’occasion pour offrir une exclusivité : une lecture-spectacle de la toute dernière parution de Kalombo II, en duo avec le slameur Youssef Branh, directeur du lieu qui accueillait l’événement.
Alors que les bars et autres espaces équipés d’un écran retenaient leur souffle guettant de savoir si la muraille des Colchoneros tiendrait face aux assauts blaugranas en quête d’une nouvelle remontada le quartier 13 de Matete vibrait déjà d’une autre ferveur. Une tension parallèle, presque souterraine.

Sur scène, en attendant un auteur retardé par l’une des spécialités locales les embouteillages le public, lui, ne restait pas silencieux. Il chauffait le micro. L’éditeur Jonathan Ikami, le slameur Ya Mzee et Negue Fly Nsau ont ouvert le bal, enchaînant lectures et performances. Du français au lingala, chacun y allait de sa parole, de son mot à poser, à penser ou à panser en attendant Kalombo II.
Puis enfin, après s’être faufilé dans la ville avec une agilité presque reptilienne, l’invité tant attendu fait son entrée. Sans détour, le maître de cérémonie et scénographe improvisé, Negue Fly Nsau, invite sur scène Kalombo II et Youssef Branh. Pas de décor envahissant. Pas de mise en scène démonstrative. Juste deux voix. Deux corps. Deux artistes. Un texte. Un seul univers.
La lecture alternée installe progressivement une intimité. Fragment après fragment, la poésie se dévoile, portée par une sincérité désarmante. Ce n’est pas une lecture linéaire, mais une véritable traversée du poème : chaque voix y dépose sa couleur, son rythme, sa respiration. Depuis le public, l’expérience se révèle double. Il y a d’un côté cette attention presque physique, nécessaire pour accueillir le texte, le laisser prendre corps. De l’autre, une sensation plus trouble : celle d’écouter autrement. Le silence devient réponse. Présence.
Et justement, le public n’est pas passif. Il est habité. Dans la cour, l’attention est dense, tantôt suspendue, tantôt vibrante. Jusqu’à ce moment inattendu : saisi par une forme d’extase, le danseur professionnel Eibi Armel rejoint la scène. Son corps entre en dialogue avec le texte. Ce n’est plus seulement une lecture, c’est un affrontement sensiblement brut, un corps-à-corps avec les mots. À cela s’ajoute, à l’improviste, la partition discrète mais essentielle de l’ingénieur technique Calvin, qui glisse une mélodie de piano. Une nappe sonore que les artistes chevauchent sans hésiter, donnant à l’ensemble une profondeur nouvelle.
Cette lecture-spectacle rappelle une évidence trop souvent oubliée : la littérature ne se limite pas à la page. Elle est aussi matière vivante, expérience à éprouver. Ce soir-là, nous n’avons pas lu un livre. Nous l’avons traversé par l’oreille, Le fleuve est pareil à ma peine. Et tandis que, quelque part ailleurs, les Blaugranas venaient se heurter à la muraille colchonera, ici, une autre forme de vertige venait de se façonner. Plus silencieuse. Plus intime. En sortant du livre, la littérature perd peut-être en stabilité, mais elle gagne en intensité. Ce soir-là, le poème n’a pas seulement été lus. Il a été traversé.
Wa Mulenda

