Tribune: Hommage à Floribert Chebeya et aux acteurs pro Droits de l’homme (Thierry Landu)

Tribune: Hommage à Floribert Chebeya et aux acteurs pro Droits de l’homme (Thierry Landu)

Dans le cadre de la soirée des droits de l’homme organisé par l’ong Osisa au grand hôtel Kinshasa, le professeur Thierry Nlandu a rendu un hommage Floribert Chebeya et à tous les acteurs et actrices des droits de l’homme.

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Le meilleur hommage que je peux rendre à Floribert et à tous les acteurs et actrices pro-DDH d’hier d’aujourd’hui et à venir, est celui que je tisse et brode avec les mots, images et attitudes d’une beauté et d’une simplicité que seule sa charmante, douce et déterminée épouse Annie, a produit en nous accueillant dans leur maison.

Juste après nous avoir salués, Annie nous regarde droit dans les yeux comme pour nous dire ce qu’on savait déjà. Sans un mot, avec tout son corps, Annie exprime le vide que nous ressentons tous depuis la mort de Floribert et la disparition de son chauffeur, le frère ainé d’Annie !

D’une voix ferme et d’un regard lucide, Annie relate les faits dans le moindre détail. Elle connait les heures et les minutes. Elle nous parle avec précision hallucinante. Elle reste en contact avec Floribert tout au long de son rendez-vous avec la mort ! Elle reconnait le style des messages de Floribert. Elle sent les genres de réponses qui n’ont pas de places dans leur manière de communiquer entre eux et entre Floribert et ses enfants. Une véritable horloge, une initiée aux pratiques des militants des droits des droits humains. Courageuse, elle va au lieu du rendez-vous de son mari pur chercher les traces de son passage à cet endroit. Elle recoupe les faits et sent le coup fourré. Têtue, elle ne renonce pas tant qu’elle n’a pas obtenue les informations qui confirment le décès de son mari. Mère, elle n’oublie pas ses devoirs conjugaux. Il Ya des enfants à conduire l’école et à ramener à la maison, etc…

Tout l’être d’Annie communie avec Floribert. Annie est Floribert et Floribert était Annie. Je regarde la femme de mon frère et reste émerveillé par cette quiétude qui cherche qu’une seule et unique chose « que justice soit faite ». Elle ne veut rien recevoir. Ce n’est pas dans le matériel qu’elle trouvera un soutien :

« Je vous en prie .Vous ses frères et amis, ne tuez pas Floribert par votre silence ». 

Je vois alors une larme tenter, en vain, d’envahir ses yeux comme pour le couvrir d’un nuage d’espoir. Annie n’est plus avec nous. Elle est dans ses souvenirs, un moment prémonitoire de bonheur familial mais aussi, d’angoisse auquel elle n’a pas prêté attention en son temps :

« Parfois Dieu nous parle, mais nous ne sommes pas alertes pour comprendre le contenu de son message. Dimanche ; avant la semaine fatidique, Floribert et moi sommes assis l’un à côté de l’autre, au salon. On parle d tout et de rien. Et puis soudain, il tend son bras autour de mon épaule comme pour me ramener plus près de lui. Il me regarde et d’une voix lourde ; il me dit : « tu sais, Annie, j’aime ce pays. Et s’il faut que des gens meurent pour que nos enfants ; nos arrières petites –filles vivent mieux, je pense … ». Je ne lui laisse pas le temps de terminer sa phrase : « Floribert, je ne veux pas entendre ce discourt. Moi j’ai des enfants. Je refuse ! ».

Floribert ne m’écoute pas. Il est comme parti pour un autre monde et ses derniers mots lors de cette conversation raisonnent comme a trompette de Jéricho. Je ne les oublierai jamais, nous dit-elle, comme pour retrouver la force de dire cette phrase qui donne sens à la vie. « Si moi je meurs, mon sang ne sera pas enfoui dans le sol ni couvert par la terre. Il remontera en surface et sera visible ». Floribert est cette graine qui refuse de mourir et remonte, aujourd’hui, à la surface de la terre, pour crier justice et redonner un sens à la vie dans notre pays !

Annie parle d’une voix ferme et au présent comme si Floribert la tient encore chaudement dans cette étreinte qui sera la dernière de leur couple. Ses yeux transpirent une fierté que la douleur ne peut pas dominer. Elle est « elle », la compagne de Floribert, une militante, déterminée à affronter dans la non-violence, tous ceux qui l’ont brutalement séparée de son Floribert.

« A l’instant, je n’ai pas compris le message de Floribert. Maintenant, je vois la grandeur non seulement de ses paroles mais aussi de son être. Mon mari, dans son humilité et sa discrétion légendaires est un grand Monsieur. Et votre présence à tous, d’ici et d’ailleurs, de nos villes comme des périphéries, me donne le courage de poursuivre ce combat afin que justice soit faite » :

Floribert est mort pas de « sa » plus belle mort

Mais bien de « leur »plus belle mort

Emporté par ces mensonges, violences au quotidien

Qui s’abreuvent du sang des braves

Floribert a été tué par des hommes en uniformes

Cette foi « pas non autrement identifiés »

Floribert est mort

Victime d’un système, d’un vécu politique

Qui ne respecte pas la vie humaine

Et dont il nous demande de nous débarrasser !

Excuse-moi Annie. Ces derniers mots ne viennent pas de toi, mais de moi. Néanmoins, ils restent profondément inspirés par la dignité qui transpire de tout ton être et de l’engagement pour la vie que célèbre le dernier sommeil de Floribert ainsi que celui de tous ceux qui l’ont précédé et récemment suivi dans ce combat. Annie, ces dernier mots sont une constante invitation à nous rappeler et à magnifié tous ceux qui hier comme aujourd’hui et sans doute demain, ont celebré, glorifient et magnifieront la vie au-delà de la mort. Que les Herve Bena Kalala, Heritier Ibanda, José Fataki, Mambimbi Kianga, Jean Baptiste Landene, Godefroid Namwisi, Thérèses Kapangala, Husein Ngandy Kisene, Jackson Kabadiatshi Mazango, Benjalin Muingilau, Serge Kikunda, Matthieu Mfuamba, l’inconnu de Lemba au Camp Kabila, Rossy Mukendi Tshimanga, Eric Bolokoloko, Luc Kulula, Floribert Kayembe, et d’autres morts dans l’anonymat et enterrés dans les nombreuses fosses communes connues et inconnues à travers ce pays meurtri; que tous soient les symboles des petites victoires de ce peuple sur l’irrationnel et sur la bestialité qui relèguent des hommes et des femmes à la périphérie de l’avoir et du valoir.

Oh ! Frères et sœurs dans la souffrance, nous serons un peuple fort lorsque ensemble, au-delà, de nos ethnies et tribus, des familles que nous n’avons pas choisies, que nous construirons une nation forte et plurielle.

Thierry Nlandu Mayamba

Professeur Ordinaire, Faculté des Lettres, Ecrivain, dramaturge

Consultant en développement Organisationnel

Analyste politique

 

 

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